Comment j’ai fini par refuser un jackpot de 340 000 euros

10 janvier 2013

Un joli conte de Noël, ça vous dit ? Jeudi 3 janvier, à 15 h 57, ma compagne, Elodie (qui a acquis, depuis qu’elle me fréquente, le statut enviable d' »agent artistique non rémunéré »), reçoit un courriel émanant d’une agence de pub parisienne. Cette dernière est à la recherche de la « voix » de la prochaine campagne radio de Peugeot et envisage de proposer la mienne à son client. C’est la première fois que je reçois une telle offre de service, mais je sais déjà quelle sera ma réponse. Pas question pour moi, par principe, de collaborer à cette odieuse entreprise de décervelage collectif (pour faire court) que constitue la publicité. Pour qui me prend-on, sapristi ? ! Par la moustache de la mère Denis, je ne suis pas l’ami Ricoré !

Mais avant de signifier mon refus outragé à la satanique officine qui a eu l’impudence d’imaginer que je pourrais me rendre complice d’une opération aussi douteuse que celle consistant à pousser mes contemporains à la consommation, en échange de l’opportunité d’accroître la mienne, je demande à Elodie de s’enquérir auprès de son interlocuteur du montant du cachet que je suis susceptible d’obtenir si ma voix est choisie par son client, par simple curiosité.

La réponse tombe sur l’écran de l’ordinateur quelques minutes plus tard : si la maison Peugeot choisit de jeter son dévolu sur mon frêle organe pour investir les cerveaux que j’aurai moi-même contribué à rendre disponibles en tant que chroniqueur humoristique (ouf !), pour une douzaine de séances d’enregistrement de cinq messages de quelques secondes au cours de l’année, plus les droits de diffusion desdits messages, je toucherai la bagatelle de… vous êtes bien assis ? Un petit remontant, non ? Vous êtes sûrs ? Bon, OK, on y va… 340 000 euros ! Attention, à la lecture du courriel, on comprend que c’est une base de départ et qu’il n’est pas interdit de négocier. A la louche, je dirais que les 400 000 « boules » ne paraissent pas hors d’atteinte. 400 000 euros pour une vingtaine d’heures de travail effectif dans une année. 20 000 euros de l’heure. Même Alain Minc ne touche pas autant pour aider ses clients à choisir entre deux erreurs stratégiques majeures !

Dans un premier temps, avec Elodie, nous nous abandonnons sans arrière-pensées aux joies simples de l’indignation sincère et du sarcasme réparateur :

« Tu te rends compte ! Peugeot licencie à tour de bras, ils vont supprimer 6 000 emplois et fermer l’usine d’Aulnay-sous-Bois rien que cette année, et ils sont prêts à lâcher 400 000 boulards à un gauchiste pour une poignée de spots radio à la con ! Ah, elle est bien gérée, la boîte !

– T’as raison, c’est un pur scandale ! Vendons la 306 en signe de protestation ! »

Deux heures plus tard, reprise du dialogue.

« Au fait, je n’ai pas envoyé ta réponse à l’agence de pub, qu’est-ce que je leur dis ? Oui, ou non ?

– Ben, non, évidemment ! Non ?

– Tu es bien sûr ? Parce que 340 000 euros, ça ne se représentera pas de sitôt.

– Mais enfin, Elodie, c’est délirant ! Tu sais combien gagne un ouvrier chez Peugeot en fin de carrière ?

– Complètement d’accord. Alors, je lui réponds quoi ?

– Bon, rien ne presse ? On verra ça tout à l’heure. »

Cinq heures après, suite et fin.

« Au fait, Elodie, à propos de la voix pour Peugeot, je pensais à un truc ; de toute façon, quelqu’un va la faire, cette pub ? Et se mettre le pognon dans la poche ? Si je la fais moi, on pourra le redistribuer ?

– …

– Ho, je te parle !

– Je t’écoute.

– Bon, il faudrait qu’on en garde une partie pour nous, pour couvrir le supplément d’impôts.

– …

– Et aussi pour me payer mes heures de boulot pour les enregistrements. C’est quand même du taf, tout ça.

– …

– On pourrait garder combien à ton avis ? (Raclement de gorge.) Un tiers ? un quart ?

– … »

Je les ai appelés le lendemain matin à 11 heures pour décliner leur offre. La dame de l’agence m’a demandé si elle pouvait garder mes coordonnées, « au cas où ». Vous croyez qu’elle va me rappeler ?

PS : à ceux qui pensent qu’en racontant cette anecdote je me fais mousser à bon compte dans le rôle du saint laïque incorruptible par le grand capital, je répondrai ceci : pour le « à bon compte », vous avez tort. 340 000 euros, ce n’est pas de la gnognote ! Pour le reste, ce n’est pas faux. Je me fais effectivement mousser (j’adore ça, pas vous ?) puisque, de toute façon, je n’avais pas le choix. Si j’avais accepté cette proposition (et décroché le contrat), mon public (hum !) m’aurait immédiatement lâché en rase campagne (de pub) et il aurait eu bien raison.

Didier Porte, humoriste, chroniqueur à RTL et Mediapart dans Le Monde du 9 janvier 2013

Les Reposeurs

12 octobre 2012

Halte à l’invasion publicitaire dans le métro parisien !

Je suis indigné(e) et écœuré(e) d’avoir à subir dans le métro les innombrables publicités qui s’y trouvent. Elles m’agressent et me fatiguent, je ne peux m’y soustraire sans fermer les yeux. Elles sont trop souvent sexistes, leur matraquage incite à la surconsommation, au gaspillage, à toujours dé-penser plus. Je ne suis pas pour autant opposé(e) à une information commerciale et culturelle.

C’est pourquoi je demande :

    • que l’on supprime tous les supports publicitaires actuellement présents dans le métro parisien ;
    • qu’on les remplace par un maximum de 4 panneaux non lumineux de 2 m² chacun par station, sur lesquels seront apposées des affiches ne dépassant pas le format 50 x 70 cm (format de l’affichage associatif à Paris) ; ce nouveau dispositif, outre qu’il permettra à l’usager de s’approcher pour s’informer selon son besoin au lieu de subir, représentera 8 m² d’affichage par station, contrairement aux 144 actuels (en moyenne) ;
    • que, dans les couloirs, les panneaux, non lumineux, soient espacés par un intervalle d’au moins 30 mètres.

Je soutiens les actions non-violentes de désobéissance éthique des Reposeurs.

Le site des Reposeurs

L’addiction comme projet de société

2 octobre 2012

L’esthétisme de cinéma donne beaucoup de force à cette image. On y sent une tension comme dans un polar ou un film d’action.

On arrive au moment où quelque chose va se passer, on l’on va avoir la réponse à la question ou la quête posée par l’intrigue.

Elle porte des sacs déjà pleins, elle a déjà commencé à faire son shopping, les bras chargés de sacs bien remplis mais la tension demeure en elle, rien pour le moment n’a comblé son manque, son vide intérieur.
Et puis soudain, en tournant la tête vers cette vitrine comme une fenêtre qui s’ouvrirait sur la promesse que quelque chose pourrait advenir, son regard accroche quelque chose qui va entrer en résonnance avec elle, qui fera que le poids de son corps n’en sera plus un, comme une rencontre amoureuse qui va enfin la révéler, lui ouvrir les horizons de la vie.

Mais en regardant plus attentivement l’image, on constate qu’elle sort déjà de l’enseigne dont elle regarde la devanture, et que donc elle n’avait déjà pas trouvé ce qu’elle « cherchait ».

On bascule donc de la quête existentielle avec son florilège de questionnements éternels qui fait le sel et le mystère de l’exitance au champ de la maladie, l’addiction. L’état dans lequel votre personne ne vous appartient plus vraiment, où l’organisation de votre vie ne tourne plus qu’autour du manque qu’entretient et comble alternativement votre addiction à laquelle vous devez désormais faire allégeance.
Quoi que vous croyiez penser ou quoique vous puissiez entreprendre, l’addiction est devenue votre essence.

C’est le projet de société que nous martèle cette enseigne, depuis 160 ans, avec l’aide de la publicité.

Cartographie publicitaire

4 juin 2012

Le site cartographie publicitaire porte le projet de recenser les panneaux de pub en France afin d’en dénoncer le nombre et la pollution. Pour ceux qui ont un téléphone sous Androïd, une application vient d’être créée.

Ferme ta gueule !

1 juin 2012

Le Huffington Post lance une campagne publicitaire. L’image d’un jeune manifestant en colère est un cliché habituel de ce que peut-être l’actualité, l’intrusion d’une problématique dans le champ public. ImageSi cette intrusion est violente alors les médias s’en emparent avec d’autant plus de délectation qu’elle est de l’ordre du spectaculaire, qu’elle frise la mise en scène des représentations d’affrontement politique le « poing levé », le « drapeau », la « manif », la « vitre brisée »… Cela mobilise des sentiments contradictoires comme la révolte et la peur, l’empathie ou l’antipathie… Assez vite on a une vision binaire de l’événement : « pour » ou « contre ». La plupart des médias ne sont plus là pour tenter de comprendre, d’analyser et nous aider à faire des choix mais à nous parquer dans un camp ou dans un autre avec un sondage à la clé. Nous ne sommes plus non plus au temps de la lutte des classes, il existe encore des camps qui s’affrontent pour le pouvoir mais pas pour son changement. La démocratie est fatiguée car elle est présentée comme l’ultime système indépassable comme une messe en latin que personne ne comprend et à laquelle il faut croire.

Sur le marché de la captation de l’attention, le Huffington Post est un nouvel arrivant mais ce n’est pas pour autant qu’il nous proposera quelque chose de différent, bien au contraire.

Ce qu’il faut c’est de la nouveauté qui ne remette rien en question. La plupart des journalistes ne travaillant plus qu’au brouillage des sphères médiatiques, politiques, industrielles… par copinages, renvoies d’ascenseurs, mariages sont obligé de faire appel au « citoyen » pour tenter de faire émerger la nouveauté qu’ils sont désormais incapables de percevoir. On pourrait alors croire que l’on pourrait ainsi apporter de nouveaux sujets de préoccupations mais il n’en est rien, il s’agit plutôt de rester dans l’émotion, d’accroitre le sentiment d’ubiquité afin de ne rien manquer de spectaculaire. Les autres sujets qui auraient demandé du temps demeureront toujours dans l’ombre tant qu’ils ne se manifesteront pas par la violence.

Quand une révolte arrive, elle n’est que l’expression subite d’une autre problématique, de quelque chose qui a longtemps couvé car considéré par les distributeurs de paroles comme n’ayant pas une importance suffisante pour être écoutée et discutée.
Alors une fois cette révolte dans la rue, il faut gérer celle-ci selon différentes méthodes. On peut commencer par la minimiser (« c’est une minorité », donc illégitime car non-majoritaire), par la dépolitiser (« ce sont des casseurs », alors que la violence est parfois le dernier mode d’expression face à l’étouffement), on infantilise (« ils posent mal le débat, qu’ils commencent par savoir ce qu’ils veulent »), on en appelle à la raison (« il faut être raisonnable », même si des gens meurent de la situation et que depuis des années différents groupes tentaient d’alerter le pouvoir en place).
Mais le Huffington Post fait mieux, plus « jeune » (parce que là « jeune » veut dire « con »), plus moderne, c’est dans sa manière de traiter l’information « avec » le citoyen désormais consommateur.

Il ne demande pas, après présentation de la situation si l’on ne pourrait pas réfléchir collectivement à une solution acceptable par tous mais s’il est bien nécessaire d’ouvrir le débat ou non. À la violence qui fut nécessaire pour tenter de faire entrer un débat de fond dans la sphère publique, il répond par une violence de forme : « ouvrir » ou « fermer ».
On comprend bien que si l’on clique (comme on répond à un sondage) sur « fermer », la fenêtre en pop-up disparaitra et le manifestant fermera sa gueule.

Voilà, c’est cool, moderne, mâtiné de nouvelle technologie mais c’est toujours au service du contrôle du système et le Huffington Post compte bien en faire pleinement partie.

La fête des poules (pondeuses)

23 mai 2012

« Jolies mamans de mère en fille » : de mère en fille, la reproduction (sociale, biologique…) est un horizon indépassable. La publicité est là pour le rappeler et aider les femmes et leurs filles à accepter cet état de fait tout en assurant l’épanouissement commercial des marques.

Les femmes n’ont que deux fonctions dans la société : satisfaire aux désirs des hommes et maintenir l’espèce (ce qui devrait aller de pair si les féministes n’avaient pas œuvré à la désorganisation de l’ordre naturel des choses).

Les femmes sont biologiquement faites pour la procréation de l’espèce. C’est incontestable. Dire le contraire, c’est aller contre la nature et qui oserait aller contre la vie ? La femme et avec elle toute l’espèce humaine sont ainsi ramenées à leur état primaire, c’est-à-dire une humanité débarrassée et amputée de sa partie culturelle, une sorte de monstre qui ne pourrait finalement pas survivre dans la nature.

La fête des Mères a été créée par un régime politique fasciste qui calquait sont modèle politique sur la confusion entre primaire et naturel et utilisait la superstition d’une transcendance de la terre et du sang comme vernis civilisationnel.

Aujourd’hui, la publicité recycle cette fête avec de belles jeunes filles et femmes blanches, aux sourires parfaits, économiquement solvable en substituant les vieilles croyances par les nouvelles de l’idéologie libérale car, si l’une et l’autre réorganisent parfois les hiérarchies, aucun ne remet en cause LA hiérarchie.

Le nucléaire aurait-il une mauvaise image ?

10 avril 2012

Tient que se passe-t-il ? Habituellement dans la sphère publicitaire, EDF et AREVA s’étaient mises sur le créneau de la durée, de la “force tranquille” de l’énergie, avec leurs centrales nucléaires et leur faux recyclage de déchets.

Et là, que voit-on sur cette affiche pour parler de “source d’énergie inépuisable” ? Des éoliennes ! Le nucléaire aurait-il changé d’image ?

Pourtant question “inépuisable” voir même d’éternité, les déchets nucléaires sont imbattables, plusieurs millions d’années de nocivité, à l’échelle humaine il s’agit bien d’éternité. Three Mile Island , Tchernobyl, Fukushima, Fessenheim… Ça rappelle pas tellement des destinations où passer ses vacances en toute sécurité ! Ça distillerait même plutôt l’angoisse, et l’angoisse, pour le sommeil, ça produit surtout des cauchemars. Et puis, le nucléaire liée au sommeil, c’est aussi l’image de la bête qui sommeil, quelque chose de sournois, qui attend que nous nous relâchions pour se réveiller  hors contrôle et nous détruire. Avec le nucléaire, il n’y a jamais de répits. Même le jour où l’on sera sorti du nucléaire, il faudra encore s’occuper des déchets pendant plusieurs milliers d’années.

Alors même si EDF fait peindre des visages d’enfants sur ses tours de refroidissement, le nucléaire, reste notre cauchemar quotidien, quelque chose qui s’insinue à notre insu dans nos subconscients, qui va le ronger, perturber notre perception du monde pour en donner une vision d’horreur, de tristesse et de dépression.

Dans ces conditions, il n’y a plus que les cyniques qui arrivent encore à dormir…