Apprendre à ne plus voir

La photographie est toujours ce jeu aux multiples paradoxes : vous croyez capturer le réel, la couche superficielle des choses et des êtres, et en fait, c’est vous que vous révélez, vous projetez votre intériorité, votre vision, votre univers mental sur le reste du monde. Et c’est lorsque tout cela entre en résonance avec le regard des autres que votre image devient quelque chose de profond.

La technologie a grandement simplifié l’utilisation de nombreux outils de production. Là où des heures d’apprentissage étaient nécessaires, quelques clics d’ordinateur le font pour vous. Cette évolution n’a pas pour autant été mise au service de la création mais de la fétichisation de l’outil. Dès lors, la simple possession de l’outil fait l’artisan. La voiture fait le pilote de rallye ou le possesseur de belles filles, la belle montre fait le riche plein de pouvoirs et d’argent, le blouson fait le rapper, le stylo à plume plaqué or fait l’écrivain et l’appareil photo fait le photographe.

Mais qu’est-ce qu’un photographe ? Comment rendre compte de quelqu’un qui observe, qui décortique, dont l’oeil analyse, qui cadre, qui écoute, qui éprouve de l’empathie… C’est à dire des relations humaines, des choses qui se vivent qui ne passent pas par la marchandise, le commerce ou le porte-feuille boursier. Des choses qui paradoxalement donneront des images (une simple couche superficielle) mais qui auront été faites avec de la profondeur (des tripes, des émotions, du coeur…).

Habituellement, on nous vend l’appareil photo pour lui-même. Sous de beaux éclairages contrastés, ses formes sensuelles aux courbes féminines, sa puissance d’analyse de la lumière, il apporte la maîtrise du temps et la possession du monde.

Cette fois-ci le publicitaire a voulu aller plus loin. Il ne nous vend plus l’objet fétiche mais une expérience fétichiste, une intériorité pré-machée, un cliché. L’univers choisi sera celui du sport publicitaire gangrené par l’argent, le dopage et la haine. Un univers toujours identique, archi-codé où seules deux fins sont possibles (gagner ou perdre). Un univers qui encombre les ondes et les pages pour occulter la complexité de la vie. Les personnages seront des mannequins, individus artificiels maquillés et retouchés au-delà du possible pour masquer la diversité humaine. Tout cela pour atteindre le sommet du vide. Il n’y a plus rien à voir, à photographier et à comprendre, plus rien à vivre, à rencontrer et à partager. Il ne reste plus qu’à attendre la prochaine pub, comme on attend un shoot pour remonter, encore une dernière fois, avant l’effondrement final.

5 Réponses to “Apprendre à ne plus voir”

  1. Erwan Says:

    Étonnante publicité que celle-ci, en effet. Ce n’est pas vraiment la première fois que Canon fait passer la photographie pour un jeu (« it’s playtime » nous annonçait déjà la pub pour le 350d), mais là il est frappant de constater à quel point la photographie semble se résumer à la simple possession de l’appareil photographique.

  2. LucB* Says:

    Très beau billet, PEW…
    (heu, c’est bien PEW ?🙂

  3. PeWeck Says:

    Merci Luc, c’est bien PEW. On se prend un café un de ces jours ?

  4. permafrost Says:

    Qu’apportes-tu, au fond, de plus que le situationnisme, le lettrisme ou toute autre analyse de la société…? Je partage pleinement tes opinions. Je pense en connaître les mesures, les convictions, les enjeux. Je crois savoir quel est leur positionnement. Et je crois que celui-ci n’est plus suffisant (du moins sous cette forme), il s’agit maintenant de le dépasser, de passer outre les écrits. Les écrits sont bons, mais le geste, lui, demeurera à jamais plus fertile que la ligne. Et d’ailleurs, sans geste, la ligne n’est pas…

    A bon entendeur

  5. PeWeck Says:

    Permafrost tu as mille fois raisons. L’action sera toujours plus fertile.

    Sans me comparer aux situationnistes, ce qui me donne trop d’importance, je ne fais que contribuer en fonction de ce que je sais faire à ma mesure. C’est dérisoire, mais parfois certaines personnes qui lisent ce blog y trouvent un peu de plaisir, du réconfort et c’est déjà pas si mal, en tout cas ça me permet de continuer (et puis ça me fait aussi beaucoup de bien personnellement).

    Disons que j’essaie d’entretenir une petite flamme en attendant que quelque chose se cristallise autour de ce genre d’idées. Parfois ça reprend comme lors des barbouillages dans le métro, d’autres fois on se sent un peu seul…

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